Lundi 4 avril 2011
Jour de printemps en Anjou. J’arrive à Saint Barthélemy, banlieue d’Angers, un paysage de campagne sous le soleil. Champs cultivés alternent avec des paliers de fruitiers en fleurs.
Sur le terrain du chantier d’insertion Jardin de Cocagne, une dizaine de tunnels en plastique, leurs bâches d’ouvertures relevées pour laisser passer la douceur de l’air. Chacun des tunnels sa fonction : lignes de carottes, bettes, poireaux, salades… ou rangées de caisses en bois, garnies d’une feuille en papier kraft. Prêt à être remplis de légumes bios, ces "paniers" seront distribués aux 1000 adhérents de l’association comme chaque mercredi.
Sous l’un des tunnels, les mains plongées dans un monticule de terreau, Bernard, Jacques, Sandrine et Kadima *remplissent une série de petits godets en plastique noir avec une poignée de terre, avant d’y déposer avec précaution une graine.
- Que plantez vous ?
Entre deux godets, Sandrine relève brièvement la tête.
- Du melon. Et, il faut faire très attention à bien déposer la semence bien à plat avant de la recouvrir. C’est ce qu’on nous a expliqué ce matin.
Pour Bernard, Jacques, Sandrine et Kadima, c’est la première journée d’embauche après très, très longtemps sans emploi.
- Des galères et les accidents de la vie, souffle Bruno, la fatalité de ses misères masqué par un éclat de rire inattendu.
Car, sous les gestes pudiques se lit le bonheur d’être là, tous ensemble à faire connaissance sous le regard vigilant de leur encadrant, qui leur a confié une tâche précise. Aussi simple soit-elle, c’est un premier pas.
Directeur de ce Jardin de Cocagne angevin, Jean-Luc Pineau est très clair.
"Arrêtons de mettre les gens en situation d’échec. Mettons les dans des situations de faire des choses possibles pour eux. Notre but n’est pas d’apprendre à ces "cabossés de la vie" à devenir maraîchers. Nous ne sommes pas un organisme de formation. Mais nous utilisons la situation de l’emploi pour évaluer cette population fragile et lui permettre de se reconstruire. Notre objectif est de repérer où sont les nœuds. D’abord s’apprivoiser, puis apprendre à se remettre en mouvement et le plaisir de venir bosser."
Chantier de réinsertion créé en 1999, le Jardin fait travailler 49 jardiniers en insertion encadrés par une équipe de 12 personnes. Le Jardin de Cocagne travaille sur le long terme. Un an au sein du chantier. Ensuite ? Leur trouver une place, tout l’enjeu est là, m’explique l’équipe d’encadrement lors d’une table ronde.
L’idée prônée par l’équipe du Jardin de Cocagne consiste à réinventer des formes de travail qui puissent offrir à chacun une chance. Soit par le biais des "emplois accompagnés", postes classiques au sein des entreprises mais avec un encadrement par équipes. Soit par une "activité utile", quelques heures par semaines en fonction des besoins et des capacités de chacun.
Reconnaissance de l’investissement social, accompagnement global, capacité à innover, à inventer des structures et trouver des solutions pour que chaque citoyen soit reconnu à part entière, forment le leitmotiv de ce que j’entendrai cet après-midi au sein de ce Jardin de Cocagne.
Une façon de reconsidérer cette population fragile, leur trouver un statut, prendre en compte leur fragilité en tant que handicap est une nécessité.
Ma journée se termine à l’ESSCA où trois cent étudiants sont venus débattre avec moi sur le thème "L’Europe, le statut-quo est-il encore possible ?" Les questions fusent sur la nécessité d’une Fédération d’Etats Nations européens face à la mondialisation, le rôle fédérateur du couple franco-allemand, le modèle de société européen.
Hervé Morin